samedi 24 mars 2012

Industrie de l’indignation et préparatifs de guerre par D. Losurdo


Nous y revoilà. Aujourd’hui toute la prétendue presse d’information ne parle plus que des civils, femmes et enfants massacrés en Syrie – nous assure-t-on – par le régime de Bachar al Assad. Aucun doute n’est permis : la mémoire historique s’est effacée. Se souvient-on encore de Timisoara ? De la « révolution de Hollywood » (selon la définition de François Fejtö) qui eut lieu en 1989 en Roumanie suite à l’annonce de la « nouvelle » du « génocide » qui se serait produit dans cette ville ? Un philosophe de renom (Giorgio Agamben) a résumé les faits de la façon suivante : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des cadavres qu’on venait d’enterrer ou encore allongés sur les tables des morgues ont été déterrés à la hâte et torturés pour simuler devant les caméras le génocide qui devait légitimer le nouveau régime. Ce que tout le monde voyait en direct comme la vérité vraie sur les écrans de télévision, était en réalité un absolu mensonge ; bien que la falsification ait été parfois évidente, elle était pourtant authentifiée comme vraie par le système mondial des médias, pour qu’il soit certain que le vrai n’était désormais qu’un moment du mouvement nécessaire du faux » (à ce sujet cf. D. Losurdo, La non-violence. Une histoire loin du mythe (en italien), Laterza, pp. 237-38).

Se rappelle-t-on également ce qui est arrivé à Racak, à la veille de la guerre qui devait se clore par le démembrement de la Yougoslavie et l’installation dans la région d’une puissante base militaire états-unienne ? Voyons comment Roberto Morozzo Della Rocca reconstruit les événements dans les colonnes d’une revue prestigieuse comme « Limes » (Supplément au n. 1, cahiers spéciaux, 1999) : «Le massacre de Racak est particulièrement horrible, avec ses mutilations et ses têtes coupées. C’est une scène idéale pour susciter l’indignation de l’opinion publique internationale. Quelque chose d’étrange apparaît dans les modalités du massacre. Les Serbes habituellement tuent sans procéder à des mutilations […] Comme la guerre de Bosnie le montre, les dénonciations de cruautés, de signes de torture, de décapitation, sont une arme de propagande répandue […] Ce ne sont peut-être pas les Serbes mais les guérilléros albanais qui ont mutilé ces corps. »

L’effacement de la mémoire historique sert à la préparation de la guerre. Obama et ses alliés ont hâte de déclencher leurs bombardiers et d’infliger au président syrien le destin déjà infligé à Kadhafi (lynchage, torture, puis la mort).

Et les quotidiens d’ “information”? Dans le Corriere della Sera du 13 mars, on peut lire en première page : « Horreur, président Bachar al Assad ! Horreur ! ». L’auteur de l’article (Antonio Ferrari) ferait bien de lire l’article d’un de ses collègues (Alex de Waal), publié dans le International Herald Tribune du 10 au 11 mars : Quelles sont les conséquences des appels répétés à l’intervention militaire ? « Chez les rebelles, ces appels provoquent une incitation perverse à renforcer (escalate) la violence ethnique de façon à provoquer une riposte militaire internationale ». Bien entendu, c’est justement l’objectif poursuivi par les chancelleries occidentales et en premier lieu par le locataire de la Maison blanche, drapé cyniquement dans son costume de Prix Nobel de la paix. Mais ceux qui, journalistes ou pas, ont réellement intérêt à éviter les effusions de sang, feraient bien de réfléchir : les cris d’hystérie en faveur de la guerre humanitaire tendent à provoquer ces massacres qu’ils prétendent pourtant condamner !

trad. fr. di Aymeric Monville

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