samedi 13 mars 2010
jeudi 11 février 2010
A propos d'opium

"[...] La misère religieuse est, d'une part, l'expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple.
Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu'il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c'est exiger qu'il soit renoncé a une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l'auréole.[...]"
Karl Marx, Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel)
Image : Pierre Subleyras(1699-1749),Camille de Lellis sauvant des malades lors des inondations du Tibre en 1598 (1746) Rome, Museo di Roma
lundi 8 février 2010
Derrière la Loi foulardière, la peur. Alain BADIOU

1. D’aimables républicaines et républicains arguèrent un jour qu’il fallait une loi pour interdire tout foulard sur les cheveux des filles. A l’école d’abord, ailleurs ensuite, partout si possible. Que dis-je, une loi ? Une Loi ! Le président de la République était un politicien aussi limité qu’insubmersible. Totalitairement élu par 82 % des électeurs, dont tous les socialistes, gens parmi lesquels se recrutaient nombre des aimables républicain(e)s en question, il opina du bonnet : une loi, oui, une Loi contre le petit millier de jeunes filles qui mettent le susdit foulard sur leurs cheveux. Les pelées, les galeuses ! Des musulmanes, en plus ! C’est ainsi qu’une fois de plus, dans la ligne de la capitulation de Sedan, de Pétain, de la guerre d’Algérie, des fourberies de Mitterrand, des lois scélérates contre les ouvriers sans papiers, la France étonna le monde. Après les tragédies, la farce.<
2. Oui, la France a enfin trouvé un problème à sa mesure : le foulard sur la tête de quelques filles. On peut le dire, la décadence de ce pays est stoppée. L’invasion musulmane, de longtemps diagnostiquée par Le Pen, aujourd’hui confirmée par des intellectuels indubitables, a trouvé à qui parler. La bataille de Poitiers n’était que de la petite bière, Charles Martel, un second couteau. Chirac, les socialistes, les féministes et les intellectuels des Lumières atteints d’islamophobie gagneront la bataille du foulard. De Poitiers au foulard, la conséquence est bonne, et le progrès considérable.
3. A cause grandiose, arguments de type nouveau. Par exemple : le foulard doit être proscrit, qui fait signe du pouvoir des mâles (le père, le grand frère) sur ces jeunes filles ou femmes. On exclura donc celles qui s’obstinent à le porter. En somme : ces filles ou femmes sont opprimées. Donc, elles seront punies. Un peu comme si on disait : "Cette femme a été violée, qu’on l’emprisonne". Le foulard est si important qu’il mérite une logique aux axiomes renouvelés.
4. Ou, au contraire : ce sont elles qui veulent librement le porter, ce maudit foulard, les rebelles, les coquines ! Donc, elles seront punies. Attendez : ce n’est pas le signe d’une oppression par les mâles ? Le père et le grand frère n’y sont pour rien ? D’où vient qu’il faut l’interdire, alors, ce foulard ? C’est qu’il est ostentatoirement religieux. Ces coquines "ostentent" leur croyance. Au piquet, na !
5. Ou c’est le père et le grand frère, et féministement le foulard doit être arraché. Ou c’est la fille elle-même selon sa croyance, et "laïcisement" il doit être arraché. Il n’y a pas de bon foulard. Tête nue ! Partout ! Que tout le monde, comme on disait autrefois - même les pas-musulmanes le disaient - sorte "en cheveux".
6. Notez bien que le père et le grand frère de la fille au foulard ne sont pas de simples comparses parentaux. On l’insinue souvent, parfois on le déclare : le père est un ouvrier abruti, un pauvre type directement "venu du bled" et commis aux chaînes de Renault. Un archaïque. Mais stupide. Le grand frère deale le shit. Un moderne. Mais corrompu. Banlieues patibulaires. Classes dangereuses.
7. La religion musulmane ajoute aux tares des autres religions celle-ci, gravissime : elle est, dans ce pays, la religion des pauvres.
8. Imaginons le proviseur d’un lycée, suivi d’une escouade d’inspecteurs armés de centimètres, de ciseaux, de livres de jurisprudence : on va vérifier aux portes de l’établissement si les foulards, kippas et autres couvre-chefs sont "ostentatoires". Ce foulard grand comme un timbre poste perché sur un chignon ? Cette kippa comme une pièce de deux euros ? Louche, très louche. Le minuscule pourrait bien être l’ostentation du majuscule. Mais, que vois-je ? Gare ! Un chapeau haut de forme ! Hélas ! Mallarmé, interrogé sur le chapeau haut de forme, l’a dit : "Qui a mis rien de pareil ne peut l’ôter. Le monde finirait, pas le chapeau." Ostentation d’éternité.
9. La laïcité. Un principe inoxydable ! Le lycée d’il y a trois ou quatre décennies : interdiction de mélanger les sexes dans la même classe, pantalon décommandé aux filles, catéchisme, aumôniers. La communion solennelle, avec les gars en brassard blanc et les mignonnes sous le voile de tulle. Un vrai voile, pas un foulard. Et vous voudriez que je tienne pour criminel ce foulard ? Ce signe d’un décalage, d’un remuement, d’un enchevêtrement temporel ? Qu’il faille exclure ces demoiselles qui mêlent agréablement hier et aujourd’hui ? Allez, laissez faire la broyeuse capitaliste. Quels que soient les allers et retours, les repentirs, les venues ouvrières du lointain, elle saura substituer aux dieux morts des religions le gras Moloch de la marchandise.
10. Au demeurant, n’est-ce pas la vraie religion massive, celle du commerce ? Auprès de laquelle les musulmans convaincus font figure de minorité ascétique ? N’est-ce pas le signe ostentatoire de cette religion dégradante que ce que nous pouvons lire sur les pantalons, les baskets, les tee-shirts : Nike, Chevignon, Lacoste,... N’est-il pas plus mesquin encore d’être à l’école la femme sandwich d’un trust que la fidèle d’un Dieu ? Pour frapper au cœur de la cible, voir grand, nous savons ce qu’il faut : une loi contre les marques. Au travail, Chirac. Interdisons sans faiblir les signes ostentatoires du Capital.
11. Qu’on m’éclaire. La rationalité républicaine et féministe de ce qu’on montre du corps et de ce qu’on ne montre pas, en différents lieux et à différentes époques, c’est quoi ? Que je sache, encore de nos jours, et pas seulement dans les écoles, on ne montre pas le bout des seins ni les poils du pubis, ni la verge. Devrais-je me fâcher de ce que ces morceaux soient "dérobés aux regards" ? Soupçonner les maris, les amants, les grands frères ? Il y a peu dans nos campagnes, encore de nos jours en Sicile et ailleurs, les veuves portent fichus noirs, bas sombres, mantilles. Il n’y a pas besoin pour cela d’être la veuve d’un terroriste islamique.
12. Curieuse, la rage réservée par tant de dames féministes aux quelques filles à foulard, au point de supplier le pauvre président Chirac, le soviétique aux 82 %, de sévir au nom de la Loi, alors que le corps féminin prostitué est partout, la pornographie la plus humiliante universellement vendue, les conseils d’exposition sexuelle des corps prodigués à longueur de page dans les magazines pour adolescentes.
13. Une seule explication : une fille doit montrer ce qu’elle a à vendre. Elle doit exposer sa marchandise. Elle doit indiquer que désormais la circulation des femmes obéit au modèle généralisé, et non pas à l’échange restreint. Foin des pères et grands frères barbus ! Vive le marché planétaire ! Le modèle, c’est le top modèle.
14. On croyait avoir compris qu’un droit féminin intangible est de ne se déshabiller que devant celui (ou celle) qu’on a choisi (e) pour ce faire. Mais non. Il est impératif d’esquisser le déshabillage à tout instant. Qui garde à couvert ce qu’il met sur le marché n’est pas un marchand loyal.
15. On soutiendra ceci, qui est assez curieux : la loi sur le foulard est une loi capitaliste pure. Elle ordonne que la féminité soit exposée. Autrement dit, que la circulation sous paradigme marchand du corps féminin soit obligatoire. Elle interdit en la matière - et chez les adolescentes, plaque sensible de l’univers subjectif entier - toute réserve.
16. On dit un peu partout que le "voile" est l’intolérable symbole du contrôle de la sexualité féminine. Parce que vous imaginez qu’elle n’est pas contrôlée, de nos jours, dans nos sociétés, la sexualité féminine ? Cette naïveté aurait bien faire rire Foucault. Jamais on n’a pris soin de la sexualité féminine avec autant de minutie, autant de conseils savants, autant de discriminations assénées entre son bon et son mauvais usage, La jouissance est devenue une obligation sinistre. L’exposition universelle des morceaux supposés excitants, un devoir plus rigide que l’impératif moral de Kant.
Au demeurant, entre le "Jouissez, femmes !" de nos gazettes et l’impératif "Ne jouissez pas !" de nos arrière-grands-mères, Lacan a de longue date établi l’isomorphie. Le contrôle commercial est plus constant, plus sûr, plus massif que n’a jamais pu l’être le contrôle patriarcal. La circulation prostitutionnelle généralisée est plus rapide et plus fiable que les difficultueux enfermements familiaux, dont la mise à mal, entre la comédie grecque et Molière, a fait rire pendant des siècles.
17. La maman et la putain. On fait dans certains pays des lois réactionnaire pour la maman et contre la putain, dans d’autres, des lois progressistes pour la putain et contre la maman. C’est cependant l’alternative qu’il faudrait récuser.
18. Non pas toutefois par le "ni... ni...", qui ne fait jamais que perpétuer en terrain neutre (au centre, comme Bayrou ?) ce qu’il prétend contester. "Ni maman ni putain", cela est tristounet. Comme "ni pute ni soumise", lequel est au demeurant absurde : une "pute" n’est-elle pas généralement soumise, oh combien ? On les appelait, autrefois, des respectueuses. Des soumises publiques, en somme. Quant aux "soumises", elles ne sont peut-être que des putains privées.
19. On y revient toujours : l’ennemi de la pensée, aujourd’hui, c’est la propriété, le commerce, des choses comme des âmes, et non la foi. On dira bien plutôt que c’est la foi (politique) qui manque le plus. La "montée des intégrismes" n’est que le miroir dans lequel les Occidentaux repus considèrent avec effroi les effets de la dévastation des consciences à laquelle ils président. Et singulièrement la ruine de la pensée politique, qu’ils tentent partout d’organiser, tantôt sous couvert de démocratie insignifiante, tantôt à grand renfort de parachutistes humanitaires. Dans ces conditions, la laïcité, qui se prétend au service des savoirs, n’est qu’une règle scolaire de respect de la concurrence, de dressage aux normes "occidentales" et d’hostilité à toute conviction. C’est l’école du consommateur cool, du commerce soft, du libre propriétaire et du votant désabusé.
20. On ne s’extasiera jamais assez sur la trajectoire de ce féminisme singulier qui, parti pour que les femmes soient libres, soutient aujourd’hui que cette "liberté" est si obligatoire qu’elle exige qu’on exclue des filles (et pas un seul garçon !) du seul fait de leur apparat vestimentaire.
21. Tout le jargon sociétal sur les "communautés" et le combat aussi métaphysique que furieux entre "la République" et "les communautarismes", tout cela est une foutaise. Qu’on laisse les gens vivre comme ils veulent, ou ils peuvent, manger ce qu’ils ont l’habitude de manger, porter des turbans, des robes, des voiles, des minijupes ou des claquettes, se prosterner à toute heure devant des dieux fatigués, se photographier les uns les autres avec force courbettes ou parler des jargons pittoresques. Ce genre de "différences" n’ayant pas la moindre portée universelle, ni elles n’entravent la pensée, ni elles ne la soutiennent. Il n’y a donc aucune raison, ni de les respecter, ni de les vilipender. Que "l’Autre", - comme disent après Levinas les amateurs de théologie discrète et de morale portative - vive quelque peu autrement, voilà une constatation qui ne mange pas de pain.
22. Quant au fait que les animaux humains se regroupent par provenance, c’est une conséquence naturelle et inévitable des conditions le plus souvent misérables de leur arrivée. Il n’y a que le cousin, ou le compatriote de village, qui peut, volens nolens, vous accueillir au foyer de St Ouen l’Aumône. Que le chinois aille là où il y a déjà des Chinois, il faut être obtus pour s’en formaliser.
23. Le seul problème concernant ces "différences culturelles" et ces "communautés" n’est certes pas leur existence sociale, d’habitat, de travail, de famille ou d’école. C’est que leurs noms sont vains là où ce dont il est question est une vérité, qu’elle soit d’art, de science, d’amour ou, surtout, de politique. Que ma vie d’animal humain soit pétrie de particularités, c’est la loi des choses. Que les catégories de cette particularité se prétendent universelles, se prenant ainsi au sérieux du Sujet, voilà qui est régulièrement désastreux. Ce qui importe est la séparation des prédicats. Je peux faire des mathématiques en culotte de cheval jaune et je peux militer pour une politique soustraite à la "démocratie" électorale avec une chevelure de Rasta. Ni le théorème n’est jaune (ou non-jaune), ni le mot d’ordre qui nous rassemble n’a de tresses. Non plus d’ailleurs qu’il n’a d’absence de tresses.
24. Que l’école soit, dit-on, fort menacée par une particularité aussi insignifiante que le foulard de quelques filles amène à soupçonner que ce n’est jamais de vérité qu’il y est question. Mais d’opinions, basses et conservatrices. N’a-t-on pas vu des politiciens et des intellectuels affirmer que l’école est d’abord là pour "former des citoyens" ? Sombre programme. De nos jours, le "citoyen" est un petit jouisseur amer, cramponné à un système politique dont tout semblant de vérité est forclos.
25. Ne serait-on pas préoccupé, en haut et bas lieu, de ce que nombre de filles d’origine algérienne, marocaine, tunisienne, le chignon bien serré, la mine austère, acharnées au travail, composent, avec quelques Chinois non moins vissés à l’univers familial, de redoutables têtes de classe ? De nos jours, il y faut pas mal d’abnégation. Et il se pourrait que la Loi du soviétique Chirac aboutisse à l’exclusion tapageuse de quelques excellentes élèves.
26. "Jouir sans entraves", cette ânerie soixante-huitarde, n’a jamais fait tourner à haut régime le moteur des savoirs. Une certaine dose d’ascétisme volontaire, on en connaît la raison profonde depuis Freud, n’est pas étrangère au voisinage de l’enseignement et d’au moins quelques rudes fragments de vérités effectives. De sorte qu’un foulard, après tout, peut servir. Là où désormais le patriotisme, cet alcool fort des apprentissages, fait entièrement défaut, tout idéalisme, même de pacotille, est le bienvenu. Pour qui du moins suppose que l’école est autre chose que la "formation" du citoyen-consommateur.
27. En vérité, la Loi foulardière n’exprime qu’une chose : la peur. Les Occidentaux en général, les Français en particulier, ne sont plus qu’un tas frissonnant de peureux. De quoi ont-ils peur ? Des barbares, comme toujours. Ceux de l’intérieur, les "jeunes des banlieues" ; ceux de l’extérieur, les "terroristes islamistes". Pourquoi ont-ils peur ? Parce qu’ils sont coupables, mais se disent innocents. Coupables d’avoir, à partir des années 1980, renié et tenté d’anéantir toute politique d’émancipation, toute raison révolutionnaire, toute affirmation vraie d’autre chose que ce qu’il y a. Coupables de se cramponner à leurs misérables privilèges. Coupables de n’être plus que de vieux enfants qui jouent avec ce qu’ils achètent. Eh oui, "dans une longue enfance on les a fait vieillir". Aussi ont-ils peur de tout ce qui est un peu moins vieux qu’eux. Par exemple, une demoiselle entêtée.
28. Mais surtout, Occidentaux en général et Français en particulier ont peur de la mort. Ils n’imaginent même plus qu’une Idée puisse valoir qu’on prenne pour elle quelques risques. "Zéro mort", c’est leur plus important désir. Or, ils voient partout dans le monde des millions de gens qui n’ont aucune raison, eux, d’avoir peur de la mort. Et, parmi eux, beaucoup, presque chaque jour, meurent au nom d’une Idée. Cela est pour le "civilisé" la source d’une intime terreur.
29. Et je sais bien que les Idées pour lesquelles on accepte aujourd’hui de mourir ne valent en général pas cher. Convaincu que tous les dieux ont de longue date déclaré forfait, je me désole de ce que de jeunes hommes, de jeunes femmes, déchiquettent leurs corps dans d’affreux massacres sous la funèbre invocation de ce qui depuis longtemps n’est plus. Je sais en outre qu’ils sont instrumentés, ces "martyrs" redoutables, par des comploteurs peu discernables de ceux qu’ils prétendent abattre. On ne redira jamais assez que Ben Laden est une créature des services américains. Je n’ai pas la naïveté de croire à la pureté, ni à la grandeur, ni même à une quelconque efficacité, de ces tueries suicidaires.
30. Mais je dis que ce prix atroce est d’abord payé à la destruction minutieuse de toute rationalité politique par les dominants d’Occident, entreprise que n’ont rendue aussi largement praticable que l’abondance, notamment en France, des complicités intellectuelles et populaires. Vous vouliez avec acharnement liquider jusqu’au souvenir de l’Idée de révolution ? Déraciner tout usage, même allégorique, du mot "ouvrier" ? Ne vous plaignez pas du résultat. Serrez les dents, et tuez les pauvres. Ou faites-les tuer par vos amis américains.
31. On a les guerres qu’on mérite. Dans ce monde transi par la peur, les gros bandits bombardent sans pitié des pays exsangues. Les bandits intermédiaires pratiquent l’assassinat ciblé de ceux qui les gênent. Les tout petits bandits font des lois contre les foulards.
32. On dira que c’est moins grave. Certes. C’est moins grave. Devant feu le Tribunal de l’Histoire, nous obtiendrons les circonstances atténuantes : "Spécialiste des coiffures, il n’a joué dans l’affaire qu’un petit rôle".
Alain Badiou
philosophe, écrivain et professeur à l’école normale supérieure.
philosophe, écrivain et professeur à l’école normale supérieure.
mardi 26 janvier 2010
La journée de la burqa
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Un article d'Alain Gresh sur le blog : nouvelle d'Orient
On n’a pas encore instauré la journée de la jupe, journée que revendiquait Isabelle Adjani dans le film du même nom. En revanche, se multiplient les journées de la burqa qui permettent, enfin, de mobiliser la société pour une noble cause, celle des femmes opprimées. La prochaine journée d’indignation collective aura lieu mardi 26 janvier, quand la mission parlementaire sur le voile intégral remettra son rapport au président de l’Assemblée nationale.
Un article du Monde daté des 24-25 janvier, intitulé « Drôle d’attelage contre la burqa », signé de Stéphanie Le Bars et Patrick Roger et surtitré « L’un est communiste, l’autre très à droite », dresse le portrait des deux députés qui ont conduit les travaux, André Gérin, communiste, et Eric Raoult, UMP. En conclusion, M. Gérin défend « une fraternité d’armes : nous sommes tous les deux des soldats ». Face aux menaces contre l’identité nationale, l’union sacrée entre un député représentant les franges les plus à droite de l’UMP et un communiste paraît tellement naturelle. Nous sommes en guerre, et, contre l’ennemi de la nation, il faut nous unir. En 1914 déjà, la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) communiait avec la droite contre les « Boches » (pour ne pas dire les Allemands). Désormais, le combat contre les islamistes (pour ne pas dire les musulmans) appelle la même unanimité.
Ce qui n’empêche ni les déchirements, ni les débats entre groupes parlementaires, ou à l’intérieur même de ceux-ci : de petites querelles qui cachent surtout des ambitions personnelles et que l’on ne peut que regretter alors que la patrie est en danger. La mission d’information avait pourtant montré une grande mobilisation des députés, unanimes à dénoncer le danger islamiste, et Jean Glavany avait pu, lors de l’audition de Tariq Ramadan, dénoncer l’invitation même de ce personnage trouble qui venait témoigner : pas de liberté pour les ennemis de la liberté.
Certains feignent de ne pas comprendre. En 2004, la commission Stasi avait préconisé l’interdiction des signes religieux ET politiques dans les écoles, une manœuvre qui laissait croire que la neutralité de nos établissements scolaires était menacée par autre chose que par le foulard. La représentation nationale a justement rectifié le tir et interdit le foulard (enfin, « les signes religieux »...) Il suffit de suivre l’actualité : du Yémen à nos banlieues, de la burqa à l’Afghanistan, plane sur l’Occident une menace contre laquelle il faut lever l’étendard de la Croisade (et pendre, à l’occasion, tous les traîtres de l’intérieur, tous les complices des nouveaux nazis).
Il en va de nos libertés et surtout de celles des femmes. Car la femme française, comme ses congénères occidentales, est enfin libérée : elle a obtenu l’égalité des salaires, elle occupe la moitié des sièges à l’Assemblée nationale et au gouvernement, elle ne subit aucune violence conjugale et les hommes partagent, dans la joie, les tâches domestiques et l’éducation des enfants. Et toutes ces conquêtes sont menacées par un voile noir qui s’abat sur la France. Aux armes citoyens ! Mobilisons-nous dans l’unité, gauche et droite, contre ce péril vert (ou noir, au choix).
Le 26 janvier sera donc une « journée de la burqa ». Mais que l’on se rassure : ce ne sera pas la dernière. Et nous savons déjà que nous aurons à nous mobiliser encore. Après le foulard, les minarets suisses, la burqa, quel sera le prochain thème ? Il y en aura un, cela ne fait pas de doute, et nous en sommes rassurés, car tant de causes justes se présentent à nous et à nos soldats, tant de vies à sauver, de femmes à libérer, de régimes obscurantistes à détruire, de l’Afghanistan à l’Irak...
vendredi 15 janvier 2010
mercredi 13 janvier 2010
Nous exigeons la suppression du ministère de l'Identité nationale et de l'Immigration

Promesse électorale de Nicolas Sarkozy, la création d’un ministère chargé de l'Immigration et de "l'Identité nationale" a introduit dans notre pays un risque d'enfermement identitaire et d'exclusion dont on mesure, chaque jour depuis deux ans et demi, la profonde gravité. Très officiellement, des mots ont été introduits sur la scène publique, qui désignent et stigmatisent l'étranger – et par ricochet, quiconque a l'air étranger. Réfugiés et migrants, notamment originaires de Méditerranée et d'Afrique, et leurs descendants, sont séparés d'un «nous» national pas seulement imaginaire puisque ses frontières se redessinent sur les plans matériel, administratif et idéologique.
Qu'a fait naître ce ministère ? De nouveaux objectifs d'expulsion d'étrangers (27 000 par an), des rafles de sans-papiers, l'enfermement d'enfants dans des centres de rétention, le délit de solidarité, l'expulsion des exilés vers certains pays en guerre au mépris du droit d'asile, la multiplication des contrôles d'identité au faciès, enfin la naturalisation à la carte, préfecture par préfecture, qui rompt avec le principe d'égalité...
Dans cette fissure de la République se sont engouffrés nos dirigeants. Par des propos inadmissibles dans une démocratie, banalisés et désormais quotidiens, ils légitiment tous les comportements et les paroles de rejet, de violence, et de repli sur soi. Nous ne sommes pas ici face à des "dérapages" individuels. En réalité, ces propos sont la conséquence logique d'une politique que le gouvernement souhaite encore amplifier sous le couvert d'un "débat" sur l'identité nationale. Nous sommes ainsi appelés à devenir coauteurs et coresponsables du contrôle identitaire sur la France.
La circulaire ministérielle adressée aux préfectures pour encadrer le débat lance une interrogation : "Pourquoi la question de l'identité nationale génère-t-elle un malaise chez certains intellectuels, sociologues ou historiens ?" La réponse est simple. Nous ne pouvons pas accepter que le regard inquisiteur d'un pouvoir identitaire puisse planer, en s'autorisant de nous, sur la vie et les gestes de chacun.
C'est pourquoi il est temps aujourd'hui de réaffirmer publiquement, contre ce rapt nationaliste de l'idée de nation, les idéaux universalistes qui sont au fondement de notre République.
Nous appelons donc les habitants, les associations, les partis et les candidats aux futures élections à exiger avec nous la suppression de ce "Ministère de l'Identité nationale et de l'Immigration", car il met en danger la démocratie.
Signer l'appel : www.pourlasuppressionduministeredelidentitenationale.orgLes premiers signataires :
Michel Agier (anthropologue, EHESS et IRD), Etienne Balibar (philosophe, université Paris-X et university of California), Marie-Claude Blanc-Chaléard (historienne, université Paris-X), Luc Boltanski (sociologue, EHESS), Marcel Detienne (historien, EPHE et université Johns Hopkins), Eric Fassin (sociologue, ENS), Michel Feher (philosophe, Paris), Françoise Héritier (anthropologue, Collège de France), Daniel Kunth (astrophysicien, CNRS), Laurent Mucchielli (sociologue, CNRS), Pap Ndiaye (historien, EHESS), Gérard Noiriel (historien, EHESS), Mathieu Potte-Bonneville (philosophe, Collège international de philosophie), Richard Rechtman (psychiatre, Institut Marcel Rivière, CHS la Verrière), Serge Slama (juriste, université d’Evry), Emmanuel Terray (anthropologue, EHESS), Tzvetan Todorov (historien, CNRS), Paul Virilio (urbaniste, Ecole spéciale d’architecture de Paris), Sophie Wahnich (historienne, CNRS) et Patrick Weil (historien, CNRS)
Les premières organisations signataires :
- partis politiques : MoDem, NPA, PC, PG, PRG, PS, Verts
- associations : Amoureux au ban public, ARDHIS, ATTAC, Avocats pour la défense des droits des étrangers, Association Cette France-là, CIMADE, COMEDE, CRAN, GISTI, La Bande Passante, LDH, MRAP, RESF, SOS Racisme, Sud Education, Union syndicale Solidaires
vendredi 1 janvier 2010
jeudi 31 décembre 2009

(Ratification du traité d'union entre la RSFS de Russie, la RSSF de Transcaucasie, la RSS d'Ukraine et la RSS de Biélorussie par le premier Congrès des Soviets d'URSS.)
Пролетарии всех стран, соединяйтесь!
(« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »)
samedi 5 décembre 2009
lundi 23 novembre 2009
jeudi 12 novembre 2009
De Staline à Gorbatchev : comment finit un empire.

Autres sons de cloche sur le rôle en 1989 de quelques commémorateurs de la chute du mur, présents lundi 9 à Berlin.
Extraits de : Postface de Luciano Canfora à Staline, histoire et critique d'une légende noire, de D. Losurdo.
[…] Voilà pourquoi la politique extérieure de Gorbatchev, consistant à démanteler spontanément les points de force de l’Etat dont il était le dernier dirigeant, attend (et attendra peut-être longtemps encore) son historien et, auparavant, son interprète. On a parfois l’impression d’être face à deux personnalités différentes, en lutte entre elles, enfermées dans la même personne. Le dirigeant qui, en novembre 1987 encore, revendique la justesse du choix du « pacte » d’août 1939, est difficilement la même personne qui écrit sur « La Stampa » du 3 mars 1992 : « Aujourd’hui nous pouvons dire que tout ce qui est arrivé en Europe orientale ces dernières années n’aurait pas été possible sans la présence de ce pape, sans le grand rôle, politique aussi, qu’il a su jouer ». Paroles que Carl Bernstein, protagoniste en son temps du Watergate et auteur, en février 1992, de l’enquête sur le « pacte secret » entre Reagan et Wojtyla pour appuyer massivement Solidarnosc et, du coup, faire sortir de ses gonds le régime communiste polonais, a défini en avril 1992, dans sa première correspondance pour "Il Sabato", comme un « dévoilement d’un des plus grands secrets du vingtième siècle ».
La collaboration journalistique de Gorbatchev avec « La Stampa » mériterait une analyse systématique, tant affleurent ça et là, dans les plis et dans la mélasse du bavardage générique que Gorbatchev destine à l’important quotidien, des formulations qui devraient jeter quelque lumière sur la personnalité fuyante du dernier secrétaire général du PCUS. Par exemple, ce qui figure vers la fin du prolixe essai du 26 novembre 1992 (« Eltsine, bâton et carotte ») : « Après avoir justement jeté, parce que non utilisable, le modèle communiste, nous devrions éviter de tomber dans d’autres modèles rigides ».
Plus que tout, la « révélation » sur laquelle Carl Bernstein a attiré l’attention –c’est-à-dire l’appréciation de Gorbatchev sur le rôle de Wojtyla dans la démolition des régimes communistes– se concilie mal avec les répliques du dialogue entre Gorbatchev et Wojyla (1° décembre 1989). Ce texte a été publié par Gorbatchev lui-même dans les Avant-Mémoires, là où Wojtyla dit : « Personne ne doit prétendre que les changements en Europe et dans le monde doivent se faire selon le modèle occidental ; ceci est contraire à mes convictions les plus profondes ; l’Europe, en tant que protagoniste de l’histoire mondiale, doit respirer avec ses deux poumons », et Gorbatchev de répondre : « C’est une image très pertinente »#. A la lumière de ce que Gorbatchev a « révélé » en mars 1992, cette proclamation laisse très perplexe. D’autant plus si l’on tient compte de l’avis du brutal exégète de la pensée de Wojtyla qu’est le président polonais Walesa. Interviewé par Jas Gawronski pour « La Stampa » (9 mai 1993, p. 8), Walesa est confronté à la question suivante : « Qui a déterminé l’écroulement du communisme ? Seriez-vous d’accord sur une classification de ce genre : Jean-Paul II, Walesa, Gorbatchev, Reagan ? « ; Et il répond, non sans habileté : « Il est certain que le rôle du pape a été très important, je dirais déterminant. Les autres sont tous des anneaux de la chaîne, la chaîne de la liberté ; difficile de dire lequel a été le plus important, mais n’importe quelle chaîne, sans un anneau, n’est plus une chaîne. Nombreux sont ceux, surtout les allemands, qui jugent que Gorbatchev est le plus important, mais moi je ne suis pas d’accord » (et dans la suite de l’interview il fait lui aussi une « révélation » : d’avoir proposé à Gorbatchev dès 1989 de prendre l’initiative de la dissolution de l’URSS).
Le 24 février 1992, après la publication par « Time » de l’enquête de Carl Bernstein sur le « pacte secret » entre Reagan et Wojtyla pour abattre le régime communiste en Pologne (avec détails relatifs, par exemple, au pont radiophonique institué entre les palais du Vatican et Glemp après que le gouvernement de Varsovie ait coupé les communications téléphoniques entre la Pologne et le Vatican, ou bien relatifs à l’ « enrôlement » par la CIA du vice-ministre polonais de la Défense, ou encore aux torrents d’argent envoyé en Pologne pour soutenir le syndicat « clandestin »), il y eut quelque embarras dans les milieux du Vatican. Euphorique par contre, Reagan confirma, dans une interview de Pino Buongiorno pour « Panorama » : « notre intention [Reagan parle de son administration et de Wojtyla, N.d.A.] a été dès le début de nous unir pour battre les forces du communisme ». Et il poursuivit avec de multiples révélations et détails, publiés sur l’hebdomadaire italien dans son numéro du 22 mars 1992.
Mais même l’intervention la plus massive (pas nouvelle, même si elle fut potentialisée par l’origine polonaise du pontife en exercice) n’aurait probablement pas suffi. Du moins d’après le jugement d’un analyste pointu des affaires soviétiques tel que Helmut Sonnenfeldt. « Quand la porte polonaise s’ouvrit », a déclaré Sonnenfeldt à Panorama, « Moscou ne leva pas le petit doigt. Qui sait si ce qui influença le comportement de Gorbatchev ne fut pas justement une intervention du Vatican ». Hypothèse qui semble trouver confirmation dans les mots, très compromettants, écrits par Gorbatchev pour « La Stampa » le 3 mars 1992. Il n’est donc pas étonnant que peu de temps après, dans la même conversation, Sonnenfeldt parlât, sans donner de noms, de « qui, dans quelque salle du Kremlin, décidât de laisser tout le monde partir librement ».
Les actions politiques accomplies par Gorbatchev, à partir au moins de 1988, ont touché avant tout son peuple. La condition de la Russie était ainsi traitée par François Mitterrand (dans une conversation avec le président du Sénat italien de l’époque, Spadolini) : « Avant, les gens mangeaient peu, mais tout le monde mangeait pareillement peu. Maintenant il y a en Russie de nombreuses mafia (le président -note Spadolini - utilise le terme italien en le soulignant volontairement) qui s’opposent et se battent, et qui s’assurent des secteurs de privilège, monstrueusement distants des privations et de la pauvreté généralisées. Une situation dont c’est peu dire qu’elle est explosive »#.
Pas mal comme fruit du passage à la « liberté » (de quel type, on l’a vu ensuite avec les coups de canon contre le Parlement, en octobre 1993). Il n’est donc pas étonnant que Gorbatchev soit une des personnes les plus détestées de son pays (et de moins en moins dorloté par ses amis à l’étranger).
On peut tout attendre d’un chercheur en histoire, hormis de devoir croire à l’ « ingénuité » qui aurait amené Gorbatchev à commettre erreurs sur erreurs, capitulations sur capitulations. Markus Wolf, le grand artisan des services de sécurité de la RDA, a rappelé, au cours d’une interview au quotidien « La Repubblica »#, que les trois artisans de l’écroulement de l’URSS – Gorbatchev, Chevardnadze, Eltsine – ont travaillé au KGB.
Aux athéniens, fatigués du conflit avec Sparte, Périclès enseignait une grand vérité géopolitique, dans un discours à l’assemblée : « On ne peut pas s’échapper de l’Empire ». Et avec la crudité conceptuelle dont il ne manquait pas, il ajoutait que « l’Empire est tyrannique », qu’il « peut paraître injuste de le défendre, mais il est certainement hautement risqué de le laisser perdre »#. A la fin, l’Empire, qui dura à peine plus de soixante-dix ans, fut perdu à cause aussi de ces stratèges (l’un d’eux s’appelait Adimante) qui dans la bataille décisive d’Egospotami, « trahirent –comme on le dit alors- les bateaux »#. Par une curieuse combinaison historique, l’Empire soviétique a aussi duré soixante-dix ans. Le rapprochement entre Staline et Périclès peut laisser mal à l’aise (bien que désormais des historiens non bigots comme Mikhaïl Heller et Sergio Romano insistent sur la grandeur de l’homme d’Etat géorgien) : il est peut-être plus aisé, même dans l’imprudence propre aux analogies, de reconnaître à Gorbatchev le rôle médiocre et blâmé d’Adimante ».
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio (à paraître, printemps 2010)
1 Gorbatchev (1993).
2 La Stampa, 12 décembre 1993.
3 La Repubblica, 28 juillet 1993.
4 Thucydide, La guerres du Péloponnèse, II, 63.
5 Sénofonte, Helléniques, II, 1, 32 ; Lisia, XIV, 38.
samedi 31 octobre 2009
dimanche 4 octobre 2009
Hier, j’ai surpris France Télécom semant des graines de suicide.
très bel article de Maxime Vivas sur les causes des suicides à France Telecom publié sur le Grand Soir :
Dans les années 80/90, j’étais ergonome dans une grande direction de France Télécom délocalisée de Paris à Blagnac, près de Toulouse. A l’époque, tous les délocalisés (souvent des couples) étaient volontaires en raison d’avantages palpables : primes de mobilité, autre qualité de vie, de transport, de logement.
Cette direction nationale comptait environ 800 personnes à Blagnac et 6000 dans ses directions « régionales » dont les sièges étaient à Lyon, Metz, Nantes, Paris, Toulouse.
A Paris, la DG (direction générale), sous l’impulsion d’un DRH éclairé et de quelques collaborateurs convaincus, avait mis en place un service national comptant une centaine d’ergonomes ou assimilés pour 150 000 agents.
A quoi sert un ergonome ? En résumé, c’est un analyste du travail dont la tâche est de créer des situations où les opérateurs sont placés dans de meilleures conditions de confort, de sécurité et d’efficacité. Confort, on voit là le profit pour les agents. Efficacité, on voit celui de l’entreprise. L’intérêt commun est dans la sécurité, la diminution des accidents de travail.
En ces lieux de coopération et d’antagonisme que sont les entreprises, les ergonomes développent des opérations gagnant-gagnant, en collaboration avec les directeurs d’établissements, les cadres, les agents, les syndicats et les CHSCT.
Pour arriver à leurs résultats, ils pratiquent de minutieuses observations du travail, dialoguent avec les opérateurs, avec les cadres, étudient les locaux, les documents de travail, les matériels, les notes de service, les modes opératoires, etc. Ils interviennent sur les ambiances thermique, lumineuse, sonore, l’agencement des postes de travail, le contenu du travail, son rythme et son organisation même.
Leur formation emprunte entre autres à la psychologie, à la sociologie, à la physiologie. Dans le jargon des directeurs de France Télécom (essentiellement issus de l’école Polytechnique) adeptes des « sciences dures », il s’agissait là de « sciences molles », donc de théories fumeuses.
A l’époque (je doute que cela ait beaucoup changé depuis), un diplômé d’une grande école, pouvait entrer dans le monde du travail à moins de 30 ans et gérer illico des dizaines, voire des centaines de salariés, sans avoir reçu une seule heure de formation sur ces sciences méprisées. Le fait qu’elles ne soient pas enseignées à Polytechnique suffisait d’ailleurs à prouver qu’elles servaient tout juste à sodomiser les diptères.
Le DRH, fondateur de l’équipe d’ergonomie, parti (ou débarqué), France Télécom n’eut de cesse que de résorber cette niche de plaisantins dont l’activité faisait obstacle au management intuitif, ou dépoussiéré en surface par des bonimenteurs en costars croisés et cravates rayées, pseudos experts de cabinets de consultants dont les attachés-cases étaient bourrés de recettes magiques pour améliorer en un temps record la gestion des « ressources humaines », réduire les coûts du travail, améliorer la productivité.
(...)
mardi 22 septembre 2009
Islamophobie savante, islamophobie politique

Un article parfait d'Alain Gresh publié sur son blog Nouvelle d'Orient :
Nous vivons les temps de l’islamophobie. Chaque jour apporte sa pierre à l’édification d’une machine de guerre d’autant plus efficace qu’elle ne relève d’aucun complot et qu’elle enrôle sous sa bannière des responsables de gauche et de droite, des intellectuels de gauche et de droite, des « savants » de gauche et de droite. Burqa, affaire Vincent Geisser – que j’ai eu tort de ne pas évoquer avant sur ce blog –, femmes afghanes, pratique du ramadan, etc, tout est bon, non pour critiquer l’islam (« Peut-on critiquer l’islam ? »), mais pour stigmatiser les musulmans et, surtout, créer une atmosphère de troisième guerre mondiale.
C’est en mars 2006 que Charlie-Hebdo publie « Le manifeste des douze : ensemble contre le nouveau totalitarisme », L’Express, 2 mars 2006, où l’on retrouve les incontournables Bernard-Henri Lévy, Caroline Fourest, Philippe Val, Antoine Sfeir :
« Après avoir vaincu le fascisme, le nazisme et le stalinisme, le monde fait face à une nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme. Nous, écrivains, journalistes, intellectuels, appelons à la résistance au totalitarisme religieux et à la promotion de la liberté, de l’égalité des chances et de la laïcité pour tous. » Nous restons dans cette atmosphère malsaine.
La publication par Le Seuil du livre « Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, » de Sylvain Gouguenheim avait suscité, au début 2008, une puissante polémique. (« Un historien au service de l’islamophobie » 7 mai 2008). Sous la direction de Max Lejbowicz, L’islam médiéval en terres chrétiennes (Presses universitaires Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2009), sous-titré « Science et idéologie », avait constitué une première riposte des « savants ». Le livre publié chez Fayard sous la direction de Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed et Irène Rosier-Catach, Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante, est une nouvelle charge contre les impostures.
Les coordinateurs écrivent dans leur préface :
« Aristote au Mont-Saint-Michel développe une vision du monde qui s’insère très précisément dans la philosophie de l’histoire sarkozyste à la rencontre de trois axes majeurs : (1) exaltation de la France toute chrétienne, celui du “long manteau de l’Eglise” jeté sur nos campagnes ; (2) revendication assumée de l’“oeuvre positive” de la colonisation – puisque la science est, par essence, européenne ; (3) volonté de “liquider” définitivement Mai 68. Et l’on se trouve confronté à ce paradoxe, typique de notre temps, où l’auteur le plus en phase avec la doxa des idéologues officiels – on songe à celui qui, aux premiers jours de la Restauration (26 juillet 2007), composa l’inoubliable discours de Dakar – est décrit comme un parangon d’indépendance et de courage par diverses crécelles médiatiques. (...)
Les Arabes sont des Arabes, dit l’islamophobie savante, de peur qu’eux aussi ne soient grecs, comme nous le soutiendrons. Cela ne se dit qu’à la troisième personne : “eux les Arabes”, ceux qu’on désigne de loin, des banlieues aux universités, sur tout le trajet de l’islamophobie savante. Qui aujourd’hui peut dire : “Nous les Arabes” sans s’attirer les pires soupçons ? Raison de plus, aujourd’hui, pour que nous le fassions. Les Grecs, les Arabes. Et nous ? Nous les Grecs, bien sûr. Nous les Arabes pas moins. Mais nous les Latins, aussi bien que nous les juifs, nous tous les absents de la nouvelle Restauration, nous tous les autres, nous qui n’entrons pas dans les “synthèses”, “hélléno-chrétiennes” ou celles qu’on voudra, nous les composites. »
N’allez surtout pas dire aux membres de la mission d’information sur la burqa que nous sommes composites. Ils en tomberaient de leur fauteuil, eux comme les invités soigneusement triés. Prenez le temps de lire les témoignages et les réactions des députés, ils reflètent, malheureusement, l’état d’une opinion désinformée. Le 9 septembre, la mission a auditionné Mme Sihem Habchi, présidente de l’association Ni putes ni soumises et Mme Élisabeth Badinter, philosophe.
Rappelons que l’association Ni putes ni soumises est largement financée par les pouvoirs publics et les pouvoirs locaux, toutes tendances confondues. Et elle reçoit des aides d’autant plus importantes qu’elle ne dispose d’aucune base militante et qu’elle est absente de ces banlieues dont elle prétend vouloir défendre les jeunes filles. Sa présence dans les médias lui donne une légitimité que son audience sur le terrain ne lui permet guère.
Qu’explique sa présidente ? que « l’inconscience politique a, au bout du bout, permis les pires des exactions contre les femmes. J’ai encore devant les yeux le portrait de Sohane, brûlée vive dans un local à poubelles pour avoir dit non. Je me rappelle de Samira Bellil, qui a été victime de nombreux viols collectifs et nous a quittés il y a cinq ans. Me reviennent également en mémoire Erim, Malika et tant d’autres qui ont été victimes de mariages forcés, Diaryatou Bah qui a été victime d’excision qui l’a contrainte à faire trois fausses couches, Myriam qui, pour avoir simplement effleuré le bras d’un garçon a décidé d’en finir avec l’oppression familiale et s’est défenestrée en juin dernier. Si certaines ne sont plus parmi nous, d’autres restent debout pour faire en sorte que leurs sœurs ne soient pas mortes pour rien ». Ainsi, la violence contre les femmes qui, en France tue une demi douzaine de personnes par mois, serait le fait des seuls musulmans ? Pourquoi ne dit-elle rien sur la violence faite, aussi, aux femmes française « de souche » ? Pourquoi ne dénonce-t-elle pas l’attitude des médias : quand un homme français de souche tue sa compagne, il s’agit d’un crime passionnel, quand il s’agit d’un musulman, il s’agit d’une violence religieuse ou ethnique, on ne sait pas très bien.
En fait, ce que son discours sous-entend, ou même affirme clairement, comme celui de Mme Badinter c’est que nous pouvons parler des souffrances des femmes et même nous réclamer du féminisme – terme qui fut longtemps proscrit, mal vu, y compris à gauche (et le reste quand il s’agit de dénoncer les féministes américaines) – à condition de parler des femmes musulmanes. Dénoncer leur sort nous permet de dire que « nous » ne sommes pas comme « eux », nous ne sommes pas des arabes ou des musulmans, nous sommes les descendants de la civilisation grecque.
Il y a un moment fortement comique dans cette déposition, quand Mme Habchi affirme, sans rire, que « le chemin le plus court pour l’Asemblée nationale n’est ni le voile ni la burqa ». Cette dame sait-elle que, dans cette assemblée, il n’y a pas 15% de femmes députées ? Le fait qu’elles ne portent pas de foulard ne semble pas leur ouvrir les portes du pouvoir. (Rappelons que, jusque dans les années 1960, il y a eu des députés prêtres qui venaient en tenue au parlement ; le dernier, à ma connaissance, fut le chanoine Kir, maire de Dijon ; la République était pourtant laïque, mais, il est vrai, qu’elle n’était pas menacée par l’islam).
Je ne reviendrai pas longuement sur les déclarations de Mme Badinter, mais un principe sous-tend son intervention : « ils », les musulmans, doivent se conformer aux lois du pays dans lequel ils s’installent. Le seul problème c’est qu’ils ne s’installent pas, « ils » sont là, ils sont français et "ils" vont rester et faire la France. A moins qu’on ne veuille les déchoir de la nationalité, comme le pouvoir de Vichy l’a fait avec les juifs. Tout le monde s’est réjouit que l’on ait refusé la nationalité française à une femme musulmane qui portait la burqa. Fallait-il, dans les années 1930, refuser la nationalité à des juifs loubavitch qui ne s’habillaient pas comme tout le monde et avaient de drôle de papillotes ?
dimanche 6 septembre 2009
Berlusconi veux fermer l’Unità

Communiqué de la Direction de l’Unità :
Les arguments contenus dans les deux citations (dans les photos : les couvertures des deux numéros du journal "incriminés") sont formellement destinées à démontrer que l’Unità a lésé la réputation de Berlusconi, mais sur le fond ils se réfèrent à un délit non prévu par notre système juridique, celui de dit lèse majesté.
L’avocat du conteste nos opinions politiques, nos analyses (partagées par ailleurs par les éditorialistes d’autres quotidiens nationaux et internationaux qui de toute façon se réfèrent à la libre manifestation des opinions publiques garanties par l’article 21 de la Constitution) sur les rapports entre la majorité et le Vatican. Ou bien sur des jugements concernant les comportements privés du Pdt du Conseil et sur leur compatibilité avec son rôle public.
Y figure également la notion de lésion à l’honorabilité du pdt du Conseil pour avoir rapporté des jugements exprimés publiquement par Veronica Lario (épouse de Berlusconi en instance de divorce ndt) sur son comportement et ses fréquentations de filles mineures. Et même l’opinion d’une écrivaine comme Silvia Ballestra est insérée dans la liste des affirmations à ne pas publier.
Un passage de l’acte juridique produit par l’avocat du pdt du Conseil résume bien le sens global de l’initiative. “On a écrit, en faisaient passer cela pour des véritsé, que « tout aurait été caché » et qu’on aurait manipulé l’information à travers les télévisions. Et que M Berlusconi disposerait non seulement d’un tel contrôle mai en aurait même abusé et continuerait à le faire en portant atteinte au service public Rai pour ses intérêts personnels (qui consisterait en une sorte de guerre contre la télévision Sky). Et cela comme tout ce qui a été divulgué par l’Unità est une pure invention ”.
En définitive, il est “diffamatoire” même de dire que Berlusconi contrôle l’information en Italie.
Est contesté le caractère prétendument “illicite” de deux numéro entiers du quotidien dans tout ce qui se rapporte au Pdt du Conseil, à travers le mélange d’articles et commentaires, devient ainsi “diffamatoire” une ligne politique et une vision du monde dans son ensemble.
Dans les deux actes d’accusation il est impossible de trouver quoi que ce soit concernant les affirmations contestées. Il n’est donc pas possible de démontrer que celle-ci sont fondées sur des déclarations publiques.(même des déclarations faites par des députés de la république autrefois proches de Berlusconi comme Paolo Guzzanti) ou sur des déclarations déjà connues par les autorités judiciaires (comme celles de Patrizia D’Addario) et diffusées par toute la presse mondiale.
Cela clarifie les raisons des choix des avocats et la demande du payement de dommages exorbitant. Il est évident que Silvio Berlusconi, comme pendant le fascisme, veut fermer le quotidien fondé par Antonio Gramsci.
Nous ferons tout ce qui est possible pour l’empêcher. Nous lançons, à nos lecteurs et à tous les démocrates, un appel à la mobilisation pour la liberté de la presse.
L’Unità 02 septembre 2009 http://www.unita.it/
Commentaire de la traductrice :
Tout au long de l’article de l’Unità, Berlusconi est qualifié de "Premier».
Il est en effet Président du Conseil et c’est ainsi que je l’ai sciemment traduit. Car en effet le « Premier » est un mot inexistant dans le vocabulaire italien tout autant que dans la Constitution. Il renvoie à la version anglicisée du mot "Premier Ministre" inexistant en Italie. Il est fort dommage que la presse dans son ensemble se fasse l’instrument d’une volonté de dénaturer le caractère parlementaire de la république italienne en appelant de ses veux (de façon explicite ou implicite) l’avènement d’une république présidentielle, bipolaire et dominée par l’exécutif, considéré par certains comme le nec plus ultra de la modernité et comme la panacée pour tous les maux d’Italie.
En tant que citoyenne italienne, respectueuse de la Constitution de 1948, issue de la résistance, je refuse de cautionner un tel détournement de la république, tout en affirmant mon soutien le plus total à la presse italienne attaquée de façon ignominieuse par le … Président du Conseil !
L. A.

