mardi 29 mai 2007

CHRONIQUE DE LA VILLE DE MANAGUA

Le commandant Tomas Borge m'invita à diner. Je ne le connaissais pas. Il passait pour être le plus dur de tous, le plus redouté. Il y avait d'autres invités. Il parla peu, ou pas du tout. Il me regardait, m'évaluait.

La fois suivante, nous dinâmes seuls. L’homme était très ouvert, il répondit très librement à mes questions sur l'époque lointaine de la fondation du Front Sandiniste. Et à minuit, comme à contrecoeur, il me demanda :

- Maintenant, raconte-moi un film.

Je me défendis, je lui dis que je vivais à Calella, un tout petit vil­lage, où il y avait rarement une séance, et avec de vieux films.

- Raconte - insista-t-il, ordonna-t-il - celui que tu voudras, même s'il n'est pas récent.

Alors j'en racontai un comique. Je le racontai en le mimant; je vou­lus le résumer mais il exigea des détails. Lorsque j'eus terminé :

- Maintenant, un autre.

Je racontai un film de gangsters qui finissait mal.

- Un autre.

Je racontai un film de cow-boys.

- Un autre.

Je racontai un film d'amour, que j'inventai de toutes pièces.

Le jour se levait lorsque je m'avouai vaincu et implorai sa clémence. J'allai dormir. Quelques jours plus tard, je le rencontrai. Tomàs s'excusa.

Je t'ai épuisé l'autre nuit. C'est parce que j'aime beaucoup le cinéma, j'en suis fou et je ne peux pas y aller.

Je lui dis que c'était facile à comprendre. Il était ministre de l'Intérieur du Nicaragua, en pleine guerre ; l'ennemi ne lui laissait pas de répit et il n'avait aucun moment de libre pour aller au cinéma, ou pour une autre distraction.

- Non, non - corrigea-t-il -. J'ai du temps. Si on veut, on le trouve, le temps. Ce n'est pas le problème. Avant, lorsque j'étais clandestin, je m'arrangeai pour aller au cinéma sous un déguisement, mais maintenant. .

Je ne posai pas de question, il y eut un silence, puis il continua :

- je ne peux pas aller au cinéma, parce que, au cinéma, moi je pleure. - Ah - lui dis-je – moi aussi !

- Bien sûr - me dit-il -. Je l 'ai tout de suite vu. Lors de notre première rencontre j'ai pensé : "Ce type-là pleure au cinéma".


Eduardo Galeano,
Le livre des Etreintes

mercredi 23 mai 2007

je demeurai longtemps errant dans Césarée...

La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n'aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu'il n'aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu'il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d'Orient sans avoir l'air de se considérer dans l'obligation d'avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n'aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l'avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d'ennui et d'irritation. Il se demanda même pourquoi. C'était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois... Qu'elle se fut appelée Jeanne ou Marie, il n'y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l'irritait.

Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l'avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu'il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l'avait obsédé, qui l'obsédait encore :
je demeurai longtemps errant dans Césarée...

louis aragon, aurélien

jeudi 17 mai 2007

Faut-il des députés communistes?

Cette question un peu provocante renvoie à un message d'Osémy sur son blog "une représentation du peuple" qui a donné lieu à un petit débat...

La question de notre présence parlementaire est effectivement une question qu’il faut se poser. D'abord parce que au vue des résultats électoraux elle ne va pas de soit mais aussi parce que pourrait se poser la question de l'utilité réelle d'une participation parlementaire dans un parlement rabaissé par un présidentialisme accentué depuis qu'il y a concomitance entre élection du président et des députés.

J’en profite pour rappeler que quoi qu’il arrive il restera un groupe communiste au Sénat dont il sort, comme travail parlementaire, des choses d’une qualité souvent supérieure à ce qui peut sortir de ce qui reste du groupe communiste à l’Assemblée (si on peut appeler ça encore un groupe cela ressemble plus à une amicale de députés communistes qu’à un collectif de travail, mais bon…)

Bien sur dans le système de la cinquième république, le poids des députés d’opposition, a fortiori d’un groupe minoritaire, est très faible. Néanmoins la constitution d’un groupe offre quelques point d’appui pour l’intervention politique : la possibilité d’obtenir un temps de paroles significatif dans les débats, d’avoir des postes en commission, et donc de connaître et de travailler en amont les textes soumis au parlement. Ce n’est pas complètement indifférent pour l’action d’un parti politique qui n’est pas qu’un parti d’opinion. Je me souviens de quelques batailles d’obstruction épiques dans lesquels les députés et sénateurs communistes (et leurs collaborateurs) avaient mené un travail remarquable qui une fois au moins (lors de la discussion sur la réforme de la loi Falloux) a permit de repousser le texte de loi.
En outre laisser le monopole de l’opposition et de l’intervention politique, au parlement au moins, au PS me parait peu souhaitable.

Au-delà de la question de la constitution d'un groupe parlementaire, la question d’élire un député communiste n’est absolument pas neutre pour les habitants de sa circonscription (comme soutient aux luttes et au combats populaires…)…

L’autre question, même si elle est plus boutiquière, celle des moyens que donne un groupe n’est pas secondaire : nous sommes une organisation politique, et pour élaborer une pensée autonome, travailler des dossiers porter des propositions les moyen en argent et en hommes, qu’offre un groupe ne sont pas négligeable.
En 1958 le PCF perdait la plupart de ses Députés et la conséquence directe en fut la disparition de la quasi totalité de la presse communiste…

On voit aussi comment cette question est crucial, du moins pour la direction du parti, au vue de l’actuelle faiblesse du PCF : avoir un groupe c’est avoir une existence politique plus importante que celle que nous permettrait d’espérer notre score au présidentiel, c’est assurer une certaine survie en tant que parti national… et il ne faut pas habituer les gens à note disparition de tout les centres de pouvoir.

Donc un groupe communiste oui, mais quel genre de groupe communiste ?
Un groupe porteur collectivement de la politique des communistes ou des députés électrons libres qui n’ont d’autre référence que leur propre choix au nom de l’onction du suffrage universel (comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui…)?
La réponse est dans la question et élire des députés communistes, quelques soient leur qualité par ailleurs, qui à la première occasion soutiennent José Bové ne me motive pas beaucoup à agir pour leur réélection.

Alors oui il faut voter pour l'élection de députés communistes et tout faire pour qu'ils puissent constituer un groupe parlementaire. Car nous, les communistes, les syndicalistes, les salariés, les citoyens qui rejettent la domination sans partage des critères du profit, ceux qui subissent l'arbitraire et la marginalisation, nous avons tous besoin de gagner du temps, de construire des lignes de défenses qui nous permettent pied à pied d'organiser la résistance contre l'offensive de grande ampleur des forces de la bourgeoisie.
Dans ce contexte défensif la constitution d'un groupe communiste pourra s'avérer un point d'appui précieux...

mercredi 16 mai 2007

dimanche 13 mai 2007

De l'autophobie communiste

Préface à "Fuir l'Histoire : essai sur l'autophobie des communistes" de Domenico Losurdo:

"En 1818, en pleine période de restauration, quand la faillite de la Révolution française apparaissait évidente, même ceux qui, au début, l’avaient saluée favorablement se préoccupèrent de prendre leurs distances avec l’évènement historique commencé en 1789 : il avait représenté une équivoque colossale ou, pire, une honteuse trahison de nobles idéaux. Byron allait dans ce sens lorsqu’il chantait :

« Mais la France s’enivra de sang pour vomir des crimes/ Et ses Saturnales ont été fatales/ à la cause de la Liberté, en toute époque et pour toute Terre ».

Devons-nous faire notre ce désespoir, en nous limitant seulement à remplacer la date de 1789 par celle de 1917et la « cause de la Liberté » par « la cause du socialisme » ?

Les communistes doivent-ils avoir honte de leur histoire ?

L’histoire des persécutions subies par des groupes ethniques ou religieux nous place devant un phénomène singulier. Il arrive que même les victimes tendent à s’approprier le point de vue des oppresseurs et commencent donc à se mépriser et à se haïr elles-mêmes. Le Selbsthass ou Self-hate, l’autophobie, à été étudié surtout à propos des juifs, qui pendant des millénaires ont été les victimes d’une campagne systématique de discrimination et de diffamation. Mais quelque chose d’analogue s’est vérifié dans le cours de l’histoire, elle-même tragique, des Noirs déportés hors de leur terre, soumis à l’esclavage, à l’oppression et privés de leur propre identité : il est arrivé que les jeunes femmes afro-américaines, même celles qui étaient dotées d’une splendide beauté, ont commencé à désirer et à rêver d’être blanches ou, au moins, de voir s’atténuer le noir de leur teint. L’adhésion des victimes aux valeurs des oppresseurs peut-être à ce point radicale.

Le phénomène de l’autophobie ne concerne pas seulement des groupes ethniques et religieux. Il peut frapper des classes sociales et des partis politiques rescapés d’une grave défaite. Surtout si les vainqueurs, mettant leurs armes véritables de côté ou du moins au second plan, continuent dans leur campagne meurtrière confiée aujourd’hui à la puissance de feu multimédiatique. Parmi les divers problèmes qui affligent le mouvement communiste, celui de l’autophobie n’est pas le moindre. Laissons de côté les ex-dirigeants et les ex-membres du PCI, qui déclarent parfois avoir adhéré à ce parti dans un lointain passé sans jamais avoir été communistes. Ce n’est pas par hasard s’ils tournent, avec admiration et peut-être même avec envie, leur regard vers Clinton qui à l’occasion de sa réélection a remercié Dieu de l’avoir fait naître américain. Une forme subtile d’autophobie est stimulée chez tous ceux qui n’ont pas la chance de faire partie du peuple élu, le peuple auquel la Providence a confié la tâche de diffuser dans le monde, par tous les moyens, les idées et les marchandises made in USA.

Mais, comme je le disais, il convient de laisser de côté ces ex-communistes qui regrettent de ne pas être nés anglo-saxons et libéraux et d’avoir été placés par une nature marâtre loin du cœur sacré de la civilisation. Malheureusement, l’autophobie se manifeste aussi dans les rangs de ceux qui, tout en continuant à se déclarer communistes, se révèlent obsédés par le soucis de réaffirmer leur totale étrangeté à un passé qui est tout simplement, pour eux-mêmes comme pour leurs adversaires politiques, synonyme d’abjection. Au narcissique hautain des vainqueurs, qui transfigurent leur propre histoire, correspond l’auto-flagellation des vaincus.

Il va de soi que la lutte contre la plaie de l’autophobie se révèlera d’autant plus efficace que le bilan du grand et fascinante période historique commencée avec la révolution d’octobre sera radicalement critique et sans préjugés. Car, malgré les assonances, l’autocritique et l’autophobie constituent deux attitudes antithétiques. Dans sa rigueur, et même dans son radicalisme, l’autocritique exprime la conscience de la nécessité de faire ses comptes jusqu’au bout avec sa propre histoire. L'autophobie est une fuite lâche devant cette histoire et devant la réalité de la lutte idéologique et culturelle toujours brûlante. Si l’autocritique est le présupposé de la reconstruction de l’identité communiste, l’autophobie est synonyme de capitulation et de renonciation à une identité autonome."
Domenico Losurdo (traduction de L. A.)
Urbino, février 1999

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jeudi 10 mai 2007

du côté d'Alphonse

Pour détendre l'atmosphère quelques distiques d' Alphonse Allais (avec des commentaires de la main du maître):

Proposition folichonne d'un peintre un peu loufoque qui voulait entraîner une jeune femme dans les cryptes, à seule fin de lui peindre le dos avec de la couleur verte :
Je dis, mettons, vers mes passages souterrains
Jeudi, mes tons verts, mais pas sages, sous tes reins.

*
Distique d'un genre différent des précédents pour démontrer l'inanité de la consonne d'appui :
Les gens de la maison Dubois, à Bone, scient
Dans la froide saison, du bois à bon escient.

(C'est vraiment triste, pour deux vers, d'avoir les vingt-deux
dernières lettres pareilles, et de ne pas arriver à rimer.)

**
Conseil à un voyageur timoré qui s'apprête à traverser une forêt hantée par des êtres surnaturels :
Par les bois du djinn où s'entasse de l'effroi
Parle et bois du gin ou cent tasses de lait froid

mercredi 9 mai 2007

A propos d'une discussion sur le communisme du 21ème siècle


"(...) C'est elle la jeunesse du monde qui fera sans doute advenir ce dont nous pouvons à peine pressentir les contours. Car nous sommes assez comparables à des personnages de Tchékhov. Nous sommes malheureux. Oui, nous sommes un peu malheureux. Nous sommes persuadés que nous vivons la fin d'une époque, et le temps semble presque arrêté. Nous savons que quelque chose va venir. Mais nous ne savons pas ce que c'est".
(Jean Salem dans "Lénine et la révolution" 2006)

J’invite les (quelques) lecteurs de mon blog à lire la (longue) contribution de Osemy "pour un communisme du 21ème siècle" concernant l’après 6 mai et ses réflexion qui ne manque pas de finesse sur les causes de la victoire de Sarkozy au delà du stérile et infantile « Sarko facho »…

Simplement je serai moins dépréciatif qu'elle sur la fraction du peuple qui a voté Sarkozy. Parce que pour une part il y a une légitimité au rejet par une fraction des classes populaires d’une gauche narcissique et « parisienne ». J’avais donné mon sentiment dans un message précédent de ce que pouvait ressentir une partie des classes populaire devant le « Woodstock » de Charléty…

Attention je ne dis pas « le peuple a toujours raison », « vive la « simplicité » populaire contre la sophistication « bourgeoise » et « bohème ». Non car je pense très précisément que c’est là que se niche le possible futur d’un nouveau fascisme.

Et c’est dans ce risque de dérive que se glisse le discours de NS : car tout n’est pas au niveau du symbole, la volonté de la bourgeoisie (et on voit sans doute comme jamais pour un président de la Vème république à quel point il est lié, personnellement, au grand patronat) est d’imposer ce qu’avait réussit les gouvernement de droite de Laval et Tardieux dans les années 30 contre le monde ouvrier : une baisse drastique des revenus du travail ( et de la redistribution).

Face à ce projet qui n’est rien moins qu’impitoyable pour les classes subalternes, la droite a réussi à mobiliser le symbolique, l’imaginaire des classes populaires contre ceux que celle-ci peuvent aussi à bon droit considérer comme responsables de leur situation. Je veux parler d’une certaine « gauche » pas simplement la gauche « libérale libertaire » mais l’ensemble de la social démocratie foncièrement ralliée au objectif d’écrasement des salaires. (Je précise que j’éprouve sans doute encore moins d’indulgence pour une gauche Républicaine qui ne trouve de réponse que dans une régression sur la liberté de l’individu qui est malgré tout un des acquis de 68).

Je suis d’accord pour dire que l’élection de NS se fait aussi pour une part en contre tendance d’un redémarrage des luttes sociale et de la réémergence, encore timide, d’un courant intellectuel « marxiste » (je pense à l’actuel pénétration des œuvres de Domenico Losurdo en France, au Semimarx, j’invite à ce propos à passer sur le site Marx au 21ème siècle.). Mais une contre tendance qui peut écraser les germes du renouveau…

Alors que faire…

Je suis un peu plus réservé sur les priorités que fixe Osémy .

1 D’abord concernant ses trois priorités : Si je partage le premier la refondation idéologique, rebâtir un intellectuel collectif communiste (et je pense qu’il s’agit d’une entreprise de longue haleine) si je partage aussi le terme de « transformation éthique de nos pratiques politiques » je pense qu’il faut élargir le propos et réfléchir sur le mode d’organisation de l’objet communiste d’aujourd’hui. Pas simplement lutter contre la professionnalisation mais retrouver dans les circonstances d’aujourd’hui l’équivalent (pas la résurrection) de ce que le parti avait réussit avec les « dirigeant ouvrier » mis en place à partir des années 30.

Et le programme de « La pratique du dialogue, du respect du militant, la fin de la langue de bois, l’introduction de valeurs comme la joie, l’amour, (bref, des valeurs éminemment hédonistes), pas seulement sur le fond, mais surtout pour guider nos pratiques… » est en effet un objectif crucial (et qui fait le lien je crois entre la recherche du collectif et le respect des acquis en matière de liberté de l’individu…) Par contre je ne suis pas sur que l’Amour soit une valeur seulement hédoniste : cela a aussi à voir avec le dépassement de sois, le sacrifice etc…l’amour ce n’est pas qu’une partie de plaisir…)

Enfin l’aspect « marketing » sans être négligeable, ne peut trouver qu’une efficacité, même séductrice, dans une solide assurance de ce que nous sommes, ce que nous voulons et ou nous allons… bref un très vaste programme de refondation…

2 Ensuite il y a dans ces propositions un manque regretable de prise en compte de la dimension internationale des enjeux de refondation

La question politique de l’immigration est pointée avec raison . Mais comment traiter cette question sans réflexion sur les mouvements internationaux dans lesquels s’inscrivent les mouvements de population ?

De même on ne peut négliger dans la construction de clivage et dans les processus d’alliance entre force politique que la question de la guerre joue un rôle central.

Plus globalement quant je parle de prise en compte de la dimension internationale il ne s’agit pas simplement de l'exercice de la solidarité internationale mais de co-construction autour d’objectifs communs. Pour prendre un exemple celui du SMIC européen (sans faire d’économisme) on ne peut fixer un SMIC européen unique pour tous, mais un processus de rattrapage à partir d’objectifs et de critères sociaux.

A contrario je ne crois pas du tout à la fuite en avant de certains partis de gauches en Europe qui ont tendance à faire croire que les problèmes que nous rencontrons au niveau national trouveraient presque spontanément leur solution au niveau européen… l’addition de toutes nos misères politique ne fait pas une richesse commune…

Bon je n’ai pas trop le temps de développer plus (ni de mettre toutes mes idées au clair, si celà même était possible…)

La suite au prochain épisode...
8 mai et 9 mai 1945 capitulation allemande
Cela mérite bien une petite photo :

dimanche 6 mai 2007

Le langage de l’Empire par Enzo Traverso

Dans son ouvrage Il Secolo mondo1 (Le Siècle-monde), Marcello Flores définit le 20ème siècle comme l’âge de l’occidentalisme, résumant en ce concept les différentes manifestations d’une domination à la fois économique, politique, militaire et culturelle, à travers laquelle l’Europe et les Etats-Unis ont imposé au reste de la planète leurs hiérarchies, leurs modèles et leurs façons de vivre. Après le 11 septembre 2001, l’occidentalisme a éprouvé le besoin de reformuler ses postulats en un dessein plus ou moins cohérent qui, bien qu’élaboré souvent avec des matériaux qui datent, présente les traits d’une nouvelle idéologie impériale. C’est le lexique de cette idéologie que Domenico Losurdo soumet à un examen critique dans son dernier livre (Il linguaggio dell’Impero. Lessico dell’ideologia americana2, Laterza . 323 pages, 23 euros)

Pour le concept d’Occident, il existe nombre de définitions, pas toutes reconductibles de façon linéaire à la démocratie libérale. Les néo-conservateurs étasuniens se reconnaissent souvent comme père spirituel Léo Strauss, prophète d’un Occident issu d’Athènes (la philosophie grecque) et de Jérusalem (la Bible), mais il est paradoxal que ce critique inflexible des Lumières soit aujourd’hui revendiqué par ceux qui identifient la défense de l’Occident à la résistance de la civilisation des Lumières contre la barbarie obscurantiste. En réalité, depuis deux siècles, l’Occident a été bien des choses différentes.

Une civilisation supérieure

L’impérialisme du 18ème identifiait l’Occident à la « mission civilisatrice » de l’Europe, légitimant ainsi ses entreprises coloniales. Hitler y trouvait le noeud de la « race aryenne » et la justification de la guerre nazie contre les juifs, le monde slave et la « barbarie asiatique » du bolchevisme. Pendant la guerre froide, dans une lettre au président américain Eisenhower, Churchill en résumait l’essence dans l’idée du white-English-speaking World (Monde blanc-parlant-anglais NDT). D’Oswald Spengler à Samuel Huntington, l’Occident est une vision de la « civilisation » opposée à ses ennemis. A cette lecture, Edward Saïd avait en son temps répliqué que les civilisations sont syncrétiques, en rappelant que l’Occident serait historiquement inconcevable sans la médiation arabo-musulmane du Moyen Age tardif, à travers laquelle la culture de la Grèce antique a rejoint l’Occident chrétien. Les frontières de l’Occident sont en outre vagues et fluctuantes. En fait, l’Occident n’est ni limité à une zone géographique précise ni simplement identifiable au marché et à la démocratie, ni même encore apanage exclusif d’une religion. Son trait distinctif, soutient Losurdo en citant cet apologue mélancolique de la « race européenne » qu’est Tocqueville, est la vocation à la domination.

Ce livre ne veut pas reconstruire la formation de l’Occident comme système de pouvoir mais en démasquer l’idéologie. De ce point de vue, c’est une précieuse contribution. Suivons en les tracs. Le premier mot est « terrorisme », un concept générique qui englobe des pratiques très diverses, allant des attentats suicides irakiens à la guérilla colombienne. Losurdo n’en examine pas les métamorphoses – par exemple son nouveau caractère « global », non plus exclusivement « tellurique » comme dans le passé – mais il en révèle avec acuité la pluralité des acceptions.

Historiquement, le terrorisme est l’arme des pauvres, de ceux qui ne disposent pas de moyens de combat plus efficaces. La pratique du terrorisme suicide n’a pas de racines doctrinales dans l’Islam mais il a une longue histoire de désespoir. On pourrait en trouver les origines dans la résistance des hébreux contre la conquête romaine, dont l’épilogue fut le suicide collectif des vaincus à Masada, en 74 après Jésus Christ. C.L.R. James interprétait en termes analogues le suicide des esclaves dans les plantations de Saint Domingue, comme une forme de révolte contre leurs propriétaires. Cette référence à l’histoire est féconde, bien qu’il serait utile de distinguer le terrorisme suicide dirigé cotre l’oppresseur de celui qui atteint sans discrimination les population civiles. Il rejoint les observations qu’Esther Benbassa consacre dans son dernier essai à l’homologie entre le culte du martyre présent dans la tradition juive (depuis Masada en suivant) et celui qui est aujourd’hui répandu dans le monde musulman, tous les deux étant bien plus motivés par le désespoir que par la religion (La souffrance comme identité, Fayard).

Losurdo rappelle en outre que les Etats-Unis n’ont pas hésité à recourir à des méthodes terroristes, que ce soit en organisant des attentats contre des leaders politiques ennemis, ou en piétinant les droits de l’homme le plus élémentaires des prisonniers de guerre et des populations civiles des pays vaincus. Des scalps des Peaux Rouges (femmes et enfants compris) pendant les guerres du 19ème siècle américain jusqu’aux soldats japonais pendant la seconde guerre mondiale, et des massacres du Vietnam, aux tortures de Guantanamo et Abou Ghraib, l’histoire du terrorisme d’état étasunien permettrait de monter un très riche musée des horreurs. Le fondamentalisme musulman, catégorie à laquelle l’Occident assimile aujourd’hui ses principaux opposants, est interprété par Losurdo comme un phénomène « réactionnel » : pas tellement un comportement hostile à la modernité, mais plutôt un repli sur la religion inspiré par le rejet de l’idéologie et des valeurs qui accompagnent la domination occidentale. Cependant, cette réaction engloutit aussi la dimension émancipatrice de l’Occident : une idée universelle d’humanité et d’égalité qui a inspiré dans le passé l’anticolonialisme et que l’idéologie impériale essaie maintenant d’instrumentaliser en présentant ses guerres comme des batailles pour la liberté et la démocratie. En somme deux fondamentalismes qui s’affrontent : d’un côté le musulman et de l’autre celui des néo conservateurs étasuniens, fervents défenseurs du « destin manifeste » d’une nation à qui Dieu aurait confié la mission d’étendre à toute la planète les vertus de la démocratie et du libre échange.

Cette interprétation rejoint pas mal d’aspects de celle de Tariq Ali (Lo scontro dei fondamentalismi, Fazi, 2006) (Le choc des fondamentalismes) qui souligne pour sa part l’aspect non seulement réactionnel mais aussi régressif de ce fondamentalisme anti-occidental, qui a substitué la religion aux idéologies laïques, panarabes et socialistes prédominantes au Moyen-Orient au moins jusqu’au triomphe de la révolution iranienne. Il est vrai aussi, ajoute Losurdo, que les Etats-Unis n’ont pas hésité, pendant la Guerre froide, à soutenir le fondamentalisme musulman dans sa fonction antisoviétique, en contribuant à construire un boomerang qui revient sur eux aujourd’hui. Tout aussi ambigus les concepts d’antiaméricanisme, antisémitisme, antisionisme ou encore « pro islamisme ».

L’antiaméricanisme est généralement taxé de symptôme d’arriération culturelle, de nationalisme étriqué, ou de forme masquée d’antisémitisme. Ce diagnostic n’est pas faux, comme l’ont montré les travaux de Philippe Roger (L’ennemi américain : généalogie de l’antiaméricanisme français, Seuil) et Dan Diner (Feinbild America, Propyläen), mais unilatéral. « Américanisme » est aussi une étiquette qui marque des produits très différents. Heidegger l’a utilisée comme métaphore de la modernité technique et de la « massification de l’homme », en en saisissant aussi les traits dans le bolchevisme. Le Ku Klux Klan se l’est approprié dans ses rituels racistes. Dans les années Vingt, le sociologue Roberto Michels et Adolf Hitler soulignaient les affinités du fascisme et du nazisme avec l’américanisme, considéré par le premier comme réceptacle des énergies vitales d’une nation jeune, et par le second comme culte de la suprématie blanche.

Prenant ses distances avec une vision judéo-centrique tendant à diviser le monde en deux entités ontologiquement différentes, les juifs et les gentils, et à en raconter l’histoire comme le déploiement progressif de leur conflit, du christianisme des origines jusqu’au débouché tragique de la « Solution finale », Losurdo rétablit quelques distinctions méthodologiques. L’antijudaïsme appartient à la tradition des Lumières de la critique de la religion, dans laquelle se trouvent des philosophes comme Voltaire ou Marx, qui s’opposaient avec force aux discriminations contre les juifs. L’antisémitisme par contre est une forme d’hostilité à l’égard des juifs considérés comme une race nocive. Il prend naissance dans le dernier quart du 19ème siècle, entre en osmose avec les nationalismes modernes et aboutit, en Allemagne, à l’idéologie exterminatrice du nazisme. Losurdo reconnaît les glissements possibles de la judéophobie traditionnelle à l’antisémitisme moderne, favorisés par la particularité du judaïsme comme religion d’un seul peuple, mais il n’y consacre peut-être pas l’attention voulue aux fréquentes osmoses entre les deux. Sa distinction demeure cependant méthodologiquement nécessaire, comme, aussi, celle entre antisémitisme et antisionisme.

La barbarie inventée

S’il est vrai que la critique d’Israël est souvent un bouclier derrière lequel se cachent les antisémites, l’identification a priori d’antisionisme et antisémitisme n’en est pas moins le prétexte facile pour légitimer à tous prix la politique israélienne. Il convient donc de rappeler, avec Hannah Arendt, que le sionisme politique des origines, celui de Herzl et de Nordau, prenait ses racines dans une vision eurocentrique du monde qui voyait dans le Moyen-Orient un espace colonisable dans lequel les juifs auraient créé un « avant-poste de la civilisation contre les barbaries ». C’est là que résident aussi toutes les ambiguïtés de la perception occidentale de l’Islam. La critique des Lumières à propos de la religion musulmane n’est pas toujours innocente (comme le montrent les recherches postcoloniales), mais elle a bien sûr sa légitimité. Trop souvent, toutefois, la défense de la laïcité devient le vecteur d’un anti-islamisme d’empreinte raciste. La loi française qui interdit le port du voile musulman dans les écoles publiques est un exemple emblématique de cette insidieuse tendance à réaffirmer le caractère « supérieur » de l’Occident, bien qu’il soit maintenant revendiqué au nom de la démocratie et non plus de la race. Mais le discours occidentaliste est-il vraiment si nouveau ? La prose islamophobe d’Oriana Fallacci semble reproduire littéralement les nombreux stéréotypes de l’antisémitisme d’il y a un siècle : l’invasion des métèques, la corruption de la culture, la pénétration d’un corps étranger dans les nations chrétiennes. Bien sûr un recueil critique du lexique impérial pourrait inclure d’autres lemmes aujourd’hui répandus, de celui de « guerre humanitaire » à celui de « totalitarisme» », qui permet de réactiver le vieil arsenal idéologique de la Guerre froide contre le terrorisme islamique. Losurdo a commencé à remuer le terrain. Son livre est précieux à cet effet.

{http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/02-Maggio-2007/art51.html|Edition de mercredi 2 mai 2007 de il manifesto}
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio


1 Voir {www.mulino.it/edizioni/volumi/scheda_volume.php?vista=scheda&ISBNART=10910-2}
2 Le langage de l’Empire. Lexique de l’idéologie américaine, non traduit
Voir http://domenicolosurdo.blogspot.com/2007/05/novit-in-libreria-il-linguaggio.html

samedi 5 mai 2007

Paris, 2007

Rome, 1993

Je me souvviens de Gianfronco Fini, secrétaire général du MSI, candidat néofasciste pour la mairie de Rome en 1993

Je me souviens d'un grand meeting avec Vittorio Gassman contre le fascisme et pour le candidat de la Gauche, Francesco Rutelli


Mais je me souviens aussi que c'est cette majorité de Gauche qui voulu, sous prétexte de "réconciliation nationale", donner à une place de Rome le nom de Giuseppe Bottai, ministre fasciste de l'éducation défenseur des lois anti juive de 1938 et responsable de l'exclusion de l'université des étudiants et professeurs juifs..

Leurs victoires ne sont que le prix de nos renoncements

jeudi 3 mai 2007

Après la bataille...

Tout le monde ne parle que du débat entre Royal et Sarkozy (on pourra lire ce qu'en dit Osémy sur son blog)
Quel courage d'avoir écouté ce débat, j'avoue que je n'ai pas pu... (et puis il y avait la nouvelle Star sur M6...)

J'ai préféré continuer de lire "LTI La langue du 3ème Reich" de Victor klemperer lecture qui me paraissait particulièrement adéquate à ce moment...

Et après mon message sur Fantomas (pour qui, lui aussi, tout était possible) j'ai encore pensé à Desnos :

Je chante ce soir non ce que nous devons combattre
Mais ce que nous devons défendre.
Les plaisirs de la vie.
Le vin qu'on boit avec les camarades.
L'amour.
Le feu en hiver.
La rivière fraîche en été.
La viande et le pain de chaque repas.
Le refrain que l'on chante en marchant sur la route.
Le lit où l'on dort.
Le sommeil, sans réveils en sursaut, sans angoisse du lendemain.
Le loisir.
La liberté de changer de ciel.
Le sentiment de la dignité et beaucoup d'autres choses
Dont on refuse la possession aux hommes.

1938