dimanche 13 mai 2007

De l'autophobie communiste

Préface à "Fuir l'Histoire : essai sur l'autophobie des communistes" de Domenico Losurdo:

"En 1818, en pleine période de restauration, quand la faillite de la Révolution française apparaissait évidente, même ceux qui, au début, l’avaient saluée favorablement se préoccupèrent de prendre leurs distances avec l’évènement historique commencé en 1789 : il avait représenté une équivoque colossale ou, pire, une honteuse trahison de nobles idéaux. Byron allait dans ce sens lorsqu’il chantait :

« Mais la France s’enivra de sang pour vomir des crimes/ Et ses Saturnales ont été fatales/ à la cause de la Liberté, en toute époque et pour toute Terre ».

Devons-nous faire notre ce désespoir, en nous limitant seulement à remplacer la date de 1789 par celle de 1917et la « cause de la Liberté » par « la cause du socialisme » ?

Les communistes doivent-ils avoir honte de leur histoire ?

L’histoire des persécutions subies par des groupes ethniques ou religieux nous place devant un phénomène singulier. Il arrive que même les victimes tendent à s’approprier le point de vue des oppresseurs et commencent donc à se mépriser et à se haïr elles-mêmes. Le Selbsthass ou Self-hate, l’autophobie, à été étudié surtout à propos des juifs, qui pendant des millénaires ont été les victimes d’une campagne systématique de discrimination et de diffamation. Mais quelque chose d’analogue s’est vérifié dans le cours de l’histoire, elle-même tragique, des Noirs déportés hors de leur terre, soumis à l’esclavage, à l’oppression et privés de leur propre identité : il est arrivé que les jeunes femmes afro-américaines, même celles qui étaient dotées d’une splendide beauté, ont commencé à désirer et à rêver d’être blanches ou, au moins, de voir s’atténuer le noir de leur teint. L’adhésion des victimes aux valeurs des oppresseurs peut-être à ce point radicale.

Le phénomène de l’autophobie ne concerne pas seulement des groupes ethniques et religieux. Il peut frapper des classes sociales et des partis politiques rescapés d’une grave défaite. Surtout si les vainqueurs, mettant leurs armes véritables de côté ou du moins au second plan, continuent dans leur campagne meurtrière confiée aujourd’hui à la puissance de feu multimédiatique. Parmi les divers problèmes qui affligent le mouvement communiste, celui de l’autophobie n’est pas le moindre. Laissons de côté les ex-dirigeants et les ex-membres du PCI, qui déclarent parfois avoir adhéré à ce parti dans un lointain passé sans jamais avoir été communistes. Ce n’est pas par hasard s’ils tournent, avec admiration et peut-être même avec envie, leur regard vers Clinton qui à l’occasion de sa réélection a remercié Dieu de l’avoir fait naître américain. Une forme subtile d’autophobie est stimulée chez tous ceux qui n’ont pas la chance de faire partie du peuple élu, le peuple auquel la Providence a confié la tâche de diffuser dans le monde, par tous les moyens, les idées et les marchandises made in USA.

Mais, comme je le disais, il convient de laisser de côté ces ex-communistes qui regrettent de ne pas être nés anglo-saxons et libéraux et d’avoir été placés par une nature marâtre loin du cœur sacré de la civilisation. Malheureusement, l’autophobie se manifeste aussi dans les rangs de ceux qui, tout en continuant à se déclarer communistes, se révèlent obsédés par le soucis de réaffirmer leur totale étrangeté à un passé qui est tout simplement, pour eux-mêmes comme pour leurs adversaires politiques, synonyme d’abjection. Au narcissique hautain des vainqueurs, qui transfigurent leur propre histoire, correspond l’auto-flagellation des vaincus.

Il va de soi que la lutte contre la plaie de l’autophobie se révèlera d’autant plus efficace que le bilan du grand et fascinante période historique commencée avec la révolution d’octobre sera radicalement critique et sans préjugés. Car, malgré les assonances, l’autocritique et l’autophobie constituent deux attitudes antithétiques. Dans sa rigueur, et même dans son radicalisme, l’autocritique exprime la conscience de la nécessité de faire ses comptes jusqu’au bout avec sa propre histoire. L'autophobie est une fuite lâche devant cette histoire et devant la réalité de la lutte idéologique et culturelle toujours brûlante. Si l’autocritique est le présupposé de la reconstruction de l’identité communiste, l’autophobie est synonyme de capitulation et de renonciation à une identité autonome."
Domenico Losurdo (traduction de L. A.)
Urbino, février 1999

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3 commentaires:

Bruno Cadez a dit…

Bonjour Caius,

Très intéressant ton blog, de même que ce texte de Losurdo. Il n'est pas courant de trouve un blog qui renvoie aux réflexions du Semimarx. Personnellement, j'apprécie beaucoup ce qu'a pu produire un philosophe comme Jean-Paul Jouary, que trop peu de gens connaissent, hélas.
Sinon, nous sommes aussi quelques uns à discuter sur ce forum : http://sanseprendrelechou.forumactif.com/

Si ça t'intéresse...

Bonne continuation.
Bien fraternellement.

Bruno.

@Caius a dit…

Merci Pour ton commentaire J'ai connu Sémimarx par Losurdo en fait...
je file sur ton forum

zabou a dit…

Bonjour,
J'ai beaucoup aimé cet article. Avez-vous des titres de livres qui traitent de ce phénomène chez les juifs? Cela m'aiderait beaucoup dans mes travaux de recherches.
Merci